Epouser la succession végétale
Pour le botaniste Francis Hallé, la succession végétale ne se réduit pas à une simple liste d’étapes. Dans ses écrits, notamment son célèbre Plaidoyer pour l’arbre, il la décrit comme un mouvement de vie irrésistible, une marche vers la complexité et l’autonomie.
Jarforetum invite ses lecteurs à visiter le site de l’association de Francis Hallé et à participer au projet. Vous pouvez cliquer sur le lien pour vous y rendre.
https://www.foretprimaire-francishalle.org
Cet article a été écrit avec une émotion particulière, une pensée à l’esprit pour Francis Hallé, l’homme qui aimait et étudiait les arbres.
Un grand merci de la part de Jarforetum
Nous souhaiterions lui rendre hommage.
Une définition selon l’esprit de Francis Hallé pourrait être:
C’est la trajectoire temporelle par laquelle un écosystème passe de la simplification maximale (le sol nu) à la complexité optimale (la forêt primaire). C’est un processus de « fermeture » où la végétation, d’abord pionnière et éphémère, prépare le terrain pour des formes de vie de plus en plus pérennes, autonomes et solidaires, aboutissant au climax : un état de plénitude biologique où l’écosystème génère son propre climat et sa propre fertilité sans aide extérieure.
Pour Francis Hallé, la succession végétale est une leçon de résilience :
- Le refus du vide : La nature a « horreur du nu ». Dès qu’un espace se libère, la succession s’enclenche comme un diaphragme qui se referme.
- La facilitation (et non la compétition) : Contrairement à la vision darwinienne classique, Hallé insiste sur le fait que les premières plantes (pionnières) ne luttent pas contre les suivantes. Au contraire, elles se « sacrifient » en améliorant le sol (apport d’humus, décompactage) pour permettre aux arbres de s’installer.
- L’évolution vers la « Forêt Primaire » : Pour lui, le stade ultime de la succession n’est pas la forêt gérée par l’homme (forêt secondaire), mais la forêt laissée à sa libre évolution. C’est là que la succession atteint sa véritable maturité, avec une canopée haute, complexe et une biodiversité maximale.
« On ne plante pas une forêt, on crée les conditions pour qu’elle puisse naître. » Jarforetum
Mais alors, comment appliquer cette logique dans son jardin ?
Du jardin potager annuel à la maturité : l’éveil du jardin-forêt
Cultiver la terre est souvent perçu comme un combat contre la nature : sarcler, désherber, maintenir l’ordre. Pourtant, une révolution silencieuse s’opère dans l’esprit des jardiniers. En passant du potager traditionnel à la permaculture, puis au concept de jardin-forêt, nous ne changeons pas seulement de technique, nous changeons de paradigme. Nous cessons de lutter contre le temps pour épouser la succession végétale.
Le miroir du temps : comprendre la dynamique climacique
Pour comprendre le jardin-forêt, il faut d’abord comprendre comment la nature « pense » en Europe. Si vous abandonniez votre jardin demain, il ne resterait pas un potager. Il entamerait une marche inexorable vers ce que les écologues appellent le climax.
L’évolution climacique est le stade final d’équilibre d’un écosystème sous des conditions données. En Europe tempérée, ce stade, c’est la forêt. Cette évolution suit des étapes précises :
- Le stade pionnier : Les herbes annuelles et les « mauvaises herbes » colonisent le sol nu (le potager classique tente désespérément de rester ici).
- La friche arbustive : Les ronces, les genêts et les prunelliers préparent le terrain.
- La forêt pré-climax : Des arbres à croissance rapide comme le bouleau ou le tremble s’installent.
- Le climax forestier : Le règne majestueux des chênes et des hêtres.
Le jardin-forêt est l’art de « mimer » ces structures forestières tout en prenant en compte les espèces sauvages et sauvages comestibles et en y intégrant les espèces nourricières cultivées.
La définition de la succession végétale s’inscrit dans la lignée de la phytosociologie (l’étude des communautés végétales).
Le Perche Ornais : un laboratoire à ciel ouvert
Dans l’Orne, et plus particulièrement dans le Perche, cette dynamique végétale prend une dimension singulière. Le Perche n’est pas une terre de plaines infinies, c’est une terre de reliefs, d’humidité et de haies bocagères.
Ici, la transition vers la maturité forestière est inscrite dans l’ADN du paysage. Le climat percheron, marqué par une certaine fraîcheur et des précipitations régulières, favorise une croissance vigoureuse des essences ligneuses. Créer un jardin-forêt dans le Perche, c’est s’appuyer sur la résilience locale :
- Utiliser les haies de charmes et de noisetiers existantes comme brise-vent.
- Profiter des sols souvent lourds et limoneux pour installer des pommiers et poiriers de variétés anciennes, qui trouvent ici leur terre de prédilection. (Cf: Les croqueurs de pomme des Collines du Perche – Merci à l’association et à ces membres pour leur engagement).
Le jardinier (sylvanier horticulteur) ornais ne plante pas une forêt ; il aide la forêt qui entoure ses collines à s’inviter chez lui, sous une forme comestible.
Le Bassin Parisien : le défi de la sédimentation
Si l’on dézoome vers le Bassin Parisien, le contexte change. Nous sommes ici sur une vaste cuvette sédimentaire. La succession végétale y rencontre des sols profonds, souvent très fertiles mais aussi plus vulnérables au tassement et à l’assèchement estival.
Dans cette région, le jardin-forêt joue un rôle crucial de « climatiseur ». En recréant une canopée, même modeste, le jardinier protège la vie du sol contre les pics de chaleur de plus en plus fréquents en Île-de-France et dans ses environs. Le passage de la culture annuelle (très gourmande en eau) à une structure forestière étagée permet de retenir l’humidité dans ces sols sédimentaires qui, autrement, s’épuiseraient.
Conclusion : Vers une maturité fertile
Passer du potager au jardin-forêt, c’est accepter que le jardinier n’est pas un dictateur, mais un chef d’orchestre. En comprenant les successions végétales, nous ne plantons plus seulement des légumes, mais composons dans le temps avec les espèces sauvages et cultivées.
Que vous soyez au cœur des collines boisées de l’Orne ou partout ailleurs en Europe, cultiver en étages — des racines aux cimes — est sans doute la réponse la plus poétique et la plus pragmatique aux défis climatiques de notre siècle.
Serez-vous le prochain à laisser la forêt s’inviter dans votre jardin ?
1. La Canopée (Les grands arbres de plein vent)
Ces arbres forment la structure haute. Dans le Perche, ils doivent résister au vent des collines. C’est une production de fruits à coques et fruitiers de haute tige. La liste ci-dessous est un exemple.
- Le Poirier de branche (Poiré) : Indissociable du paysage ornais. Les variétés comme la Plant de Blanc ou le Poirier de Cloche atteignent des hauteurs majestueuses. Ils tolèrent parfaitement les sols profonds et humides du bassin.
- Le Châtaignier (Castanea sativa) : Il affectionne les sols acides de la région. C’est l’arbre à pain du passé, idéal pour le sommet de la canopée.
- Le Noyer (Juglans regia) : Bien que sensible aux gelées printanières tardives, il prospère dans les fonds de vallons percherons où le sol est riche.
2. La Sous-Canopée (Arbres de taille moyenne)
Production fruitière. La liste ci-dessous est un exemple.
- Le Pommier (Variétés locales) : Privilégiez les variétés rustiques du terroir normand qui ont un débourrement tardif pour éviter les gels :
- La Reinette du Mans (très présente historiquement).
- La Pomme Patte de Loup (pour sa conservation exceptionnelle).
- La Bénédictin (originaire de Jumièges mais très adaptée).
- Le Prunier : La Reine-Claude Verte et la Quetsche s’épanouissent sous le ciel changeant de l’Orne. Elles apprécient l’humidité atmosphérique du Perche.
- Le Néflier d’Allemagne (Mespilus germanica) : Très rustique, il était présent dans toutes les fermes percheronnes autrefois. Ses fruits se récoltent après les premières gelées (« blets »).
3. L’étage Arbustif (Fruits à coque, baies et petits fruits)
Le climat frais et humide du Perche est une bénédiction pour les petits fruits, qui redoutent les brûlures du soleil du sud.
- Le Noisetier (Corylus avellana) : Essence reine du bocage. Il sert aussi bien de brise-vent que de producteur de noisettes. La variété Merveille de Bollwiller est particulièrement robuste.
- Le Cassissier et le Groseillier : Ils adorent la mi-ombre des jardins-forêts et les sols riches en humus.
- Le Sureau Noir (Sambucus nigra) : Il pousse partout dans l’Orne. Ses fleurs et ses baies sont des trésors pour le jardinier-cueilleur. Son exceptionnelle vigueur est une source importante de biomasse.
4. Les Lianes et Grimpantes
- La Vigne (Variétés précoces) : Dans le Perche, choisissez des cépages résistants aux maladies et précoces comme le Madeleine Angevine ou des hybrides modernes (type Muscat Bleu), car l’ensoleillement peut être limité en arrière-saison.
- Le Houblon : Traditionnellement utilisé, il grimpera avec vigueur sur vos arbres de canopée.
5. Les herbacées et racines
- La Berce spondyle (Heracleum sphondylium) : Bio-indicatrice du démarrage de la succession végétale, c’est un légume sauvage entièrement comestible, de la fleur à la racine, à savoir identifier sans aucun doute avant consommation (à cause de ses risques de confusions mortelles !)
- Le lierre terrestre (Glechoma hederacae) : Cette mal connue piétinée est à découvrir !
- Le pissenlit (Taraxacum officinale) : Présent partout, il nous délecte de ses feuilles amères et également de ses racines et fleurs.
Un exemple de vision de jardin-forêt
C’est un exemple, cela ne doit pas être reproduit sans étude de votre terrain au préalable. Un autre article viendra pour vous aider dans ce sens.
Dans le Bassin Parisien, la gestion de l’eau est cruciale. Dans le Perche, la gestion de la lumière est importante également. Lors de la plantation, veillez à ne pas « noyer » les racines dans les argiles lourdes en hiver ou les glaises. Un apport de paillage de surface (imitant l’humus forestier) aidera vos essences à supporter les étés de plus en plus secs que connaissent l’Orne et le Bassin Parisien. Par exemple, chez nous nous utilisons les fougères aigles qui poussent en abondance.
Planifier un jardin-forêt sur 500 m² dans le Perche demande de l’astuce : il faut maximiser la lumière tout en créant une protection contre les vents dominants. Voici une proposition de plan structuré pour transformer une parcelle classique en un écosystème nourricier résilient.
1. La Structure : Le « Fer à cheval » climatique
L’erreur classique est de planter les grands arbres au centre. Pour le Perche, nous allons créer une lisière étagée exposée au Sud/Sud-Ouest pour piéger la chaleur.
- Au Nord (La Barrière) : Plantez les plus grands sujets. Un Noyer et un Châtaignier. Ils protégeront le reste du jardin des vents froids.
- Au Centre-Nord : Les Poiriers de branche et les Pommiers de haute-tige (type Reinette du Mans).
- Au Sud : Laissez cet espace ouvert pour les cultures basses (potager de transition) ou des arbustes nains afin que le soleil pénètre jusqu’au pied des grands arbres.
2. Le Plan de Plantation (Exemple pour 500 m²)
| Étage | Essence recommandée | Quantité | Rôle spécifique |
| Canopée | Châtaignier, Noyer | 2 | Structure et biomasse |
| Arbres Moyens | Pommiers (2), Poirier (1), Prunier (1) | 4 | Production fruitière principale |
| Arbustes | Noisetiers, Sureau, Amélanchier | 6-8 | Brise-vent et habitat oiseaux |
| Petits fruits | Cassis, Framboises, Groseilles | 15+ | Récolte rapide et ombre portée |
| Lianes | Vigne (cépage précoce), Houblon | 3 | Verticalité |
3. Spécificités pour le Bassin Parisien et le Perche Ornais
- Gestion de l’eau : Profitez de la légère pente souvent présente dans le Perche pour créer de petites baissières (swales). Ce sont des fossés de niveau qui retiennent l’eau de pluie et la forcent à s’infiltrer lentement vers les racines des arbres, évitant ainsi le dessèchement estival des sols sédimentaires.
- Le Sol : Si votre sol est très argileux (collant en hiver), ne creusez pas de trous profonds qui feraient « effet pot de fleurs » et asphyxieraient les racines. Plantez plutôt sur de légères buttes pour favoriser le drainage.
- Si votre sol est plutôt sableux, il faudra privilégier des arbres qui ne sont pas sensible à la sècheresse estivale.
Les étapes pour commencer à l’automne :
- Observez le vent : Repérez d’où viennent les courants d’air froid.
- Préparez le sol sans retourner : Étalez des feuilles mortes là où vous planterez, par exemple.
- Plantez les « piliers » : Commencez par les arbres de canopée et les fruitiers (Fin novembre, début décembre sont les mois idéals : « À la Sainte-Catherine, tout bois prend racine »), attention aujourd’hui il fait encore (trop) chaud parfois en Novembre, les arbres ont encore leurs feuilles ce qui signifie pour les arbres caduques que leur sève n’est pas encore redescendu dans les racines. Il faut parfois attendre jusqu’à début décembre voir mi- décembre.
Pour établir ce tableau, je me base sur les relevés de la station météorologique de référence de Mortagne-au-Perche et des stations environnantes du Perche (comme Alençon ou L’Aigle).
Quelques notions de pluviométrie
Il est important de noter qu’en 2026, nous disposons des chiffres consolidés jusqu’à fin 2025. La pluviométrie annuelle moyenne à Mortagne-au-Perche tourne historiquement autour de 750 mm à 800 mm, mais on observe une forte irrégularité ces dernières décennies, avec une alternance marquée entre années de sécheresse et années très humides.
Pluviométrie annuelle à Mortagne-au-Perche (en mm)
| Période / Année | Précipitations (mm) | Observation climatique |
| Moyenne 1991-2020 | 785 mm | Valeur de référence (Normale) |
| 1990 | ~640 mm | Année de sécheresse notable |
| 2000 | ~950 mm | Année très humide (inondations locales) |
| 2010 | ~710 mm | Année plutôt sèche |
| 2018 | 795 mm | Proche de la normale |
| 2019 | 820 mm | Déficit estival mais automne pluvieux |
| 2020 | 760 mm | Année de contrastes forts |
| 2021 | 835 mm | Été pluvieux |
| 2022 | 590 mm | Record de sécheresse historique |
| 2023 | 915 mm | Année très pluvieuse (recharge des nappes) |
| 2024 | 880 mm | Printemps et automne très humides |
| 2025 | ~750 mm | Retour vers des normales saisonnières |
| 2026 (prévisions) | — | Tendance à un hiver humide |
Analyse pour votre jardin-forêt
En tant que concepteur de jardin-forêt dans le Perche, ces chiffres vous indiquent deux points cruciaux :
- L’augmentation de la variabilité : On passe de 590 mm (2022) à plus de 900 mm (2023). Vos plantations doivent être capables de supporter à la fois des « pieds dans l’eau » en hiver et des sécheresses sévères en été.
- La saisonnalité : Même si le total annuel semble stable, la pluie tombe de plus en plus sous forme d’épisodes intenses suivis de longues périodes sans eau.
Conseil technique : Pour le Perche, misez sur un paillage organique épais (pour limiter l’évaporation des 590 mm des années sèches) et sur une légère butte de plantation pour les arbres sensibles à l’asphyxie racinaire lors des années à 900 mm.
Conclusion
Épouser la succession végétale : la philosophie Jarforetum
Passer du potager au jardin-forêt, c’est épouser la succession végétale pour accompagner sa marche irrésistible vers la complexité. Ce changement de paradigme voit dans la plante sauvage comme une alliée pionnière facilitant l’arrivée d’essences pérennes. Dans le Perche Ornais, dans ce laboratoire à ciel ouvert, le sylvanier-horticulteur compose avec les reliefs et le climat bocager pour mimer la succession et maintenir l’évolution aux stades recherchés. En étageant la végétation — du noyer majestueux aux racines comestibles comme la berce — on permet l’expression d’un écosystème riche, vivant, autonome, résilient et nourricier véritable climatiseur face aux irrégularités pluviométriques du Bassin Parisien. C’est une orchestration de la vie où l’on crée les conditions pour que la forêt nourricière puisse naître et prospérer. La pratique du jardinage en jardin-forêt est une pratique Agroforestière.
Amusez vous bien !
